Tous
ses voisins adoraient Lucy Quimby. Elle était
gaie, discrète, serviable - la bonté même. Les
jeunes cadres un peu snobs du
quartier l'estimaient physiquement quelconque - elle était, il
est vrai, un peu
boulotte, un peu courte sur pattes, un peu trop blonde - mais dans son
regard
toujours ensoleillé pétillait une telle gentillesse qu'il
suffisait qu'elle
vous dise "bonjour", de grand matin, à l'heure où l'on
achète son
journal, pour que l'on se sente aussitôt d'humeur allègre
et que l'on ait envie
d'embrasser ses deux joues rebondies. C'est d'ailleurs ce qu'avait fait
Joseph
Quimby. Un jour de printemps, courant à son bureau, la serviette
sous le bras,
il l'avait rencontrée, revenant du marché, son panier
débordant de carottes et
de salades. En passant elle lui avait dit un mot aimable avec, dans
l’œil, son
bon sourire. Alors pris subitement de folie fantasque, il l'avait
serrée sur
son cœur. Trois mois plus tard, il l'avait épousée.
Depuis, Joseph et Lucy
Quimby étaient aussi heureux qu'on peut l'être en ce bas
monde.
Pourtant,
malgré l'amour
qu'elle portait à son cher Joseph, la bonne Lucy ne lui avait
jamais avoué
l'étrange, le terrible secret qui faisait d'elle une femme hors
du commun: elle
était un peu sorcière. Sa grand-mère - une
fieffée mégère, elle - lui avait
appris avant de mourir quelques incantations assez efficaces pour lui
permettre
sans douleur de se transformer en n'importe quel animal. Lucy avait
donc le
pouvoir d'entrer à volonté dans la peau d'un chat de
gouttière ou d'une souris
de salon, d'un tigre ou d'un dragon flamboyant, les monstres
légendaires
n'étant pas exclus du catalogue. Mais elle n'abusait pas de ce
don bizarre.
Elle en usait même avec la plus extrême discrétion.
Sans doute, de temps à
autre, allait-elle voleter, abeille parmi les abeilles, autour des
fleurs de
son jardin, mais elle ne poussait jamais plus loin l'extravagance. Elle
était
une épouse irréprochable et entendait le rester.
Or, vers la
dixième année de
son mariage, Lucy Quimby s'aperçut avec mélancolie que
Joseph l'accablait au
fil des jours d'une indifférence de plus en plus morne. Il
n'était pas vraiment
odieux, non, mais il baillait en sa présence, il
rêvassait, l'air taciturne, en
faisant semblant de lire son journal, bref, il s'éloignait
manifestement de sa
tendre épouse, voguant vers d'autres jupons. Lucy
s'inquiéta. Comme elle était
trop bonne pour être jalouse, elle se reprocha de n'être
pas assez belle, assez
intelligente, assez affectueuse. Elle suivit donc un régime
amaigrissant,
redoubla d'entrain et d'affection. Elle fit tant qu'elle parvint
à ranimer
quelques braises et à réchauffer un peu
l'atmosphère conjugale. "Alléluia,
se dit-elle en son cœur, mon cher Joseph revient à moi."
Hélas, son cher
Joseph, un soir, le front barré de rides brisées, le
regard fuyant, lui dit
brièvement qu'une affaire urgente l'obligeait à
s'absenter pour le week-end.
Alors Lucy, le
premier
moment de désespoir passé, décida fièrement
de le suivre. Non point pour
l'espionner, Dieu l'en garde! La sainte femme voulait simplement, tout
simplement regarder vivre son époux hors du foyer et apprendre
ainsi à mieux le
connaître pour l'aimer mieux et le rendre heureux, enfin, s'il
était encore
temps. Mais comment l'accompagner partout sans être vue? Comment?
Parbleu! Elle
prononça la formule magique et aussitôt se transforma en
puce, en puce
minuscule. Et pour être sûre de tout voir, de tout entendre
à l'aise, juste au
moment où Joseph franchissait la porte de leur petite villa,
elle bondit, se
posa à l'ombre du lobe de son oreille droite et attendit.
Joseph Quimby n'alla
pas
très loin. A quelques centaines de mètres de chez lui, il
s'arrêta devant la
maison de Virginie Stone. "Ainsi, se dit tristement la petite puce,
Virginie est l'heureuse élue." C'était une vieille amie
de Lucy. Elle
était belle mais très médisante. Une vraie langue
de vipère. Une splendide
chipie. Joseph entra chez elle. Elle l'accueillit avec passion. Il
parut gêné
par ses débordements amoureux. "Mon pauvre mari n'a pas l'air
dans son
assiette, se dit la puce, à l'ombre de l'oreille.
Assurément, Virginie Stone
n'est pas une femme pour lui. Elle est trop passionnée, trop
possessive."
Il s'assit tout raide sur le bord d'un fauteuil en face de sa
vampirique
maîtresse, s'humecta les lèvres et dit assez
solennellement :
- Ma chère
Virginie, j'ai
mûrement réfléchi. Nous avons vécu ensemble
une agréable aventure mais pour
parler honnêtement je ne suis pas amoureux de toi. J'ai
décidé de ne plus te
revoir et de consacrer ma vie, désormais, à faire le
bonheur de ma femme. Lucy
est une admirable épouse, j'ai honte de l'avoir trompée,
j'espère qu'elle me
pardonnera. Je veux passer ce week-end tout seul, à me refaire,
pour elle, un
cœur tout neuf. Virginie, je te souhaite d'être heureuse avec un
homme digne de
toi.
La petite puce
écouta ces
mots avec une émotion considérable. Elle pleura de joie
si fort que ses larmes
inondèrent quelques pores derrière l'oreille de son cher
Joseph. Virginie
Stone, évidemment, réagit de manière en tous
points contraire. Quand Joseph
Quimby se leva pour prendre congé elle l'agonit d'injures. Il
demeura de
marbre. "Tu ne peux rien contre notre bonheur, lui cria la petite puce
à
voix microscopique, gambadant follement sur la joue de son mari, tu ne
peux rien
contre notre bonheur!"
Hélas, elle se
trompait. A
bout d'arguments, Virginie Stone gratifia son ex-amant d'une gifle
vengeresse,
une de ces gifles qui vous impriment pour plusieurs heures le parfait
dessin de
cinq doigts et d'une paume, en rouge profond, sur la joue. Joseph
Quimby,
stupéfait, caressa machinalement de l'index sa face durement
outragée et la
trouva légèrement humide. Il regarda le bout de son doigt
et vit un relief de
bestiole écrasée. Il se demanda stupidement où il
avait bien pu attraper des
puces et, complètement sonné, sortit en bredouillant :
- Adieu Lucy
Ce n'était pas un simple lapsus.